J’ai la tête pleine de trous…

Extrait lu par l’artiste

La difficulté de mes rencontres avec ma mère va en grandissant. Sa confusion et sa folie sont de plus en plus envahissantes. Cela me déconcerte. D’une fois à l’autre, je ne sais plus quoi penser. Je n’ai pas l’impression d’être devant quelqu’un qui est seulement incohérent, mais plutôt devant quelqu’un qui a versé dans la folie. Dans son cas, le mot démence est bien adapté. Elle me semble complètement folle. […]

J’ai beaucoup de mal à établir le contact avec ma mère. Elle ne comprend pas ce que je lui dis, même si je répète le plus fort possible, afin d’être certaine que ce n’est pas un problème de surdité. Son cerveau ne comprend plus. Pourtant elle continue à avoir une vie intérieure et à ressentir des choses, tel qu’en témoignent ses expressions. On peut lire sur son visage qu’elle éprouve quelque chose, mais impossible de savoir quoi. Elle est inaccessible, enfermée dans son monde. Parfois je crois qu’elle hallucine, mais rien n’est clair. 

Son visage est souvent figé et ses yeux regardent dans le vide. Cette fixité la projette dans un temps suspendu. Dans ces moments-là, elle semble dépossédée de ce qu’elle est. Ce qui arrive de plus en plus souvent. 

L’autre jour, j’ai trouvé une peluche accrochée sur une clôture de fer forgé qui a le même air démuni et impuissant. Le toutou immobile, figé dans sa position, attend que quelqu’un le récupère. J’ai pris une photo, car il m’a aussitôt fait penser à ma mère. Elle a si souvent cet air de passivité, incapable de produire de l’action, et cela s’accentue avec la maladie. […] Même quand elle était en santé — j’allais écrire : même quand elle était vivante —, elle ne vivait pas sa vie, c’est la vie qui passait et elle attendait. La vie passait sur elle, le temps la vieillissait, les intempéries la raidissaient comme le toutou sur sa clôture. 

Diane Dubeau, Extrait d’un manuscrit en préparation.